Il était une fois un homme qui vivait tout près d'ici. Il n'avait pas beaucoup de souvenirs de son enfance, sauf un qui l'avait marqué, on le comprendra sans peine. A sa naissance, une bonne fée s'était penchée sur son berceau : "Tu es né sous une bonne étoile, à neuf branches", lui avait-elle dit avec un doux sourire. "Je te donne une boîte contenant neuf glands magiques : il te suffira de les jeter en terre, en prononçant un voeu, pour qu'il se réalise."
Une fois adulte, l'homme devint aventurier, son rêve depuis longtemps : il était sans racines, il serait sans attaches. Il parcourut le monde, explora tous les continents, vêcut toutes les sensations. Jusqu'au jour où il s'en lassa et s'en dégoûta. Il n'avait pas trouvé le bonheur. Il décida alors de faire retraite. Il s'installa dans une profonde grotte, au fond d'un bois, et il se plongea dans la méditation.
Un homme passa qui, lui-aussi, cherchait un endroit pour être seul. Après quelques hésitations, l'homme accepta de lier amitié avec l'aventurier ; il s'exprimait si bien, sa parole était si éclairante que l'aventurier finit par lui demander : "Que fais-tu ? - Je suis professeur." Notre aventurier se dit : "Voilà ce que j'aurais dû être : j'ai parcouru le monde extérieur et il est limité ; cet homme a visité le monde de l'esprit et il est infini." Heureusement, il avait emporté avec lui sa boîte aux neuf glands magiques. Il en jeta un par terre, et aussitôt, il devint professeur. Il quitta sa grotte, étudia dans les plus anciennes bibliothèques, enseigna dans les plus hautes universités, reçut des distinctions élevées.
Pourtant, il n'était pas heureux. Jusqu'au jour où il assista à un défilé et vit passer un général qui semblait épanoui de diriger son armée dont il faut dire qu'elle était particulièrement obéissante et bien entraînée : "Les choses de l'esprit déçoivent aussi ; j'en ai assez d'observer le réel. Comment n'ai-je pas compris plus tôt que la félicité n'est pas seulement de me gouverner moi-même, mais de diriger les autres ?" Il jeta un nouveau gland à terre et aussitôt, il devint général. Il dirigea des campagnes, commanda aux plus grandes armées.
Pourtant, il n'était pas heureux. Jusqu'au jour où il vit passer un médecin qui se dévouait tout entier aux autres. Notre aventurier eut une illumination intérieure : "Pourquoi n'y ai-je pas pensé avant ?J'ai gouverné ma personne et les autres,. Mais la béatitude est de rendre service à mon prochain, de lui apporter la santé et le réconfort." Aussitôt dit, aussitôt fait. Il jeta sont troisième gland à terre. Il devint un médecin tout consacré à autrui, jour et nuit, corps et âme. Jusqu'au jour où, après avoir porté un malade, un lumbago lui bloqua le dos. Un de ses collègues lui prédit qu'il ne donnait pas cher de sa santé s'il ne s'alitait pas quelque temps.
Immobilisé, l'aventurier-médecin se mit à réfléchir : "Pourquoi ne suis-je toujours pas heureux ? Que puis-je faire de plus ?" Il fut troublé dans sa réflexion par le sifflement joyeux de son voisin de chambre. C'était un artiste qui passait sa journée à peindre ou à s'extasier devant la beauté de la création. Il avait même trouvé le moyen de disposer sa petite table de nuit avec goût. Notre aventurier eut le coup de foudre : "J'ai couru le monde, rencontré bien des personnes, et je n'ai jamais rendu compte de ce que chaque chose, chaque personne est unique et belle, à commencer par moi. Il faut que je devienne artiste pour l'exprimer." Déjà, il se sentait mieux, jeta un gland à terre. Il devint un artiste réputé, croulant sous les commandes et les distinctions.
Pourtant, il n'était pas encore complètement heureux. Que lui manquait-il ? A l'un de ses vernissages, un admirateur remarqua : "Toutes les célébrités du monde se retrouvent ici. Une seule est absente. - Qui donc ? - Je pense à un saint ascète très exigeant, si rayonnant que nombreux sont ceux qui viennent le voir." Une douce lumière s'insinua dans le coeur de l'aventurier : "Voilà ce qui me manque : l'exigence de la sainteté. Je coule une vie trop douce. Comment n'y ai-je pas pensé ?" Il se leva pour aller à la rencontre de l'ascète. Assis à l'entrée de sa grotte, celui-ci fit une moue dès qu'il vit l'aventurier : "Toi, tu as beaucoup cherché le bonheur, et tu ne l'as pas encore trouvé." Mais il ne lui en dit pas plus. Séduit par la lucidité de ce saint homme, notre aventurier s'écarta, jeta un nouveau gland et fit le voeu d'être ascète à son tour. Mais il avait besoin d'être formé. Quand il revint vers le saint ascète, celui-ci faisait encore la moue : "Assieds-toi à côté de moi", lui dit-il néanmoins. Puis il lui présenta ses autres disciples : un professeur, un général, un médecin et un peintre. Mais l'aventurier n'avait pas le temps de les regarder ; il devait travailler à devenir un ascète parfait.
Cependant, plus il y travaillait, plus son insatisfaction croissait. Jusqu'à ce qu'un homme vienne aussi voir le saint ascète. C'était un grand commerçant, réputé. Il voulait acquérir la sagesse et réussir son salut. Il demanda conseil. "Deviens juriste." Notre ami fut séduit par cet homme résolu et il ouvrait sa boîte pour saisir un nouveau gland, lorsqu'il entendit le saint ascète lui dire : "Jette ton gland non pas pour toi, mais pour lui." Il s'étonna, mais cette parole si exigeante lui parut vraie. Le commerçant devint juriste et partit tout heureux. L'aventurier aurait bien voulu partir avec lui. Quelques temps après, il revint. Son bonheur avait été de courte durée.
Le saint ascète médita un instant et lui répondit : "Deviens diplomate." Le conseil semblait bon. L'ascète demanda à notre ami un autre gland. Et le juriste devint diplomate. Il revint quelques temps plus tard : "Je ne suis toujours pas heureux." Alors, l'ascète se retira longuement. Quand il revint, son visage rayonnait : "Deviens commerçant." L'aventurier s'apprêtait à intervenir : l'ascète avait-il donc oublié ? Mais celui-ci prévint l'objection : "Je ne lui ai pas dit redeviens, mais deviens. Maintenant, veux-tu me donner un nouveau gland ?" L'aventurier le fit, sans songer qu'en donnant ce gland, il ne lui en resterait plus qu'un. La dernière réflexion de l'ascète l'avait fait plonger dans un abîme de réflexion. Après tout, n'était-il pas toujours un aventurier ? Et pourtant, il sentait en lui-même un professeur, un médecin, etc. ; il avait même vécu dans sa chair l'histoire de ce commerçant devenu juriste, puis diplomate, puis... Que faire ?
Cela faisait plusieurs jours qu'il méditait, retournant toutes ces questions dans sa tête lorsqu'il se rendit compte qu'il avait très soif. Il faisait grand soleil et la source qui abreuvait la grotte était desséchée depuis plusieurs jours. "Donne-nous à boire", supplia le saint ascète. Estimant que s'il ne vivait pas, il ne pourrait pas devenir heureux, l'aventurier jeta son dernier gland. Alors apparut à ses pieds un lac d'une eau si pure qu'il n'aurait pu en dire la couleur, si plat, si pacifique, qu'il reflétait toutes choses. Il se pencha pour boire. Il vit alors, comme dans un miroir, les autres disciples de l'ascète s'approcher derrière lui pour le remercier. Et tous avaient son visage...
L'aventurier but longuement l'eau rafraîchissante du lac. Pour la première fois de sa vie, un immense bonheur, stable et sans mélange coula dans son coeur.
Il se leva. "Je te quitte", dit-il au saint ascète. "Où vas-tu ? - Je vais vivre la véritable aventure : l'aventure intérieure."
Pascal Ide
Les neuf portes de l'âme
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