Par Didier Perraudin
Il est communément admis que l'ennéagramme des personnalités nous offre deux niveaux de lecture, l'un psychologique et l'autre spirituel. Et je constate qu'à l'usage l'un peut très bien aller sans l'autre.
D'un point de vue strictement psychologique, le système peut s'appréhender comme d'autres typologies statiques de la personnalité telles que le MBTI avec, me semble-t-il, une grande pertinence dans le domaine de la connaissance de soi. Mais si l'on pousse loin cette logique purement psychologique, si l'aspect dynamique du système, l'idée de transformation et l'idéal de conversion ne sont plus indispensables, nous pourrions tout aussi bien nous passer du diagramme et disposer les neuf types à plat, le long d'une ligne droite imaginaire.
D'un point de vue strictement spirituel, l'identification de notre personnalité et de la passion qui s'y rattache nous instruit d'une possible libération de l'ego, à la fois par la conversion de sa passion en vertu et par un retour à ses origines, c'est-à-dire du différencié à l'unité. Ici le diagramme prend toute son importance et nous guide sur le chemin de la transformation, dans une quête de sens plus que de destination.
L'idéal reste d'harmoniser ces deux forces fondamentales en considérant que l'une sans l'autre n'est rien. Pourtant, parce qu'il sera toujours plus aisé de se figurer la matière que l'esprit, les hommes ont mainte fois prouvé leur capacité à survivre et prospérer en ne percevant aucune dimension spirituelle, ni dans le cosmos, ni en eux-même. De même, l'ennéagramme dans sa forme actuelle semble pouvoir se passer plus aisément de son versant spirituel que psychologique.
Cependant, je vois une différence fondamentale entre ces deux points de vue, qui est que l'approche statique des différents types tend à séparer ou différencier, alors que l'approche dynamique, symbolisée sur le diagramme par une disposition des types en une ronde tout autour du cercle, tend à rapprocher et unir. La première parce qu'elle nous fige dans un type comme une fatalité et la seconde parce qu'elle aide le type à se déployer sur le diagramme et dévoile des voies de communication privilégiées. Il reste intéressant de constater à quel point l'ennéagramme, qu'il soit envisagé d'un point de vue statique ou dynamique, peut exceller dans ces deux domaines diamétralement opposés.
Dans un autre ordre d'idée, nous pouvons collectivement constater que les maux qui rongent notre planète et ses hôtes à l'aube du 21ème siècle : nationalismes, extrémismes religieux, appauvrissement des ressources naturelles, faune et flore... sont plus inhérents à une logique de séparation que de rapprochement. Nous oublions à tous niveaux ce qui nous rapproche, nous nous raidissons, pour ne plus voir que ce qui nous différencie : le riche et les pauvres, le nord et le sud, le chrétien et le musulman, le fort et le faible, le trois et le six... Comment trouver les moyens d'enrayer ou d'infléchir cette logique matérialiste et égoïste ? Comment décider et agir de manière collective, dans un indispensable esprit de conciliation, alors que nous nous considérons encore comme fondamentalement séparés et distincts des autres, de l'univers et du divin ?
Certains philosophes comme Bergson pourraient aussi nous éclairer sur la notion d'intersubjectivité, en nous expliquant que si l'espace sépare deux corps physiques et les distingue nettement, cet acte n'a pas sa raison d'être entre deux consciences, qui ne relèvent ni du temps ni de l'espace. Et que par leur capacité d'interpénétration, les consciences seraient plus proches que les corps. L'intersubjectivité, qui pourrait aussi être appréhendée comme un droit de vote universel résultant de cette simple capacité d'interpénétration. Mais combien d'entre nous comptent sur la philosophie, l'art ou l'amour, la foi, la charité, l'imagination, la connaissance de soi, pour nous sortir du bourbier planétaire où nous pataugeons déjà. Et combien oeuvrent dans ce sens ?
Il y a peu, lorsque l'on disait : c'est la crise... il ne pouvait s'agir dans nos esprits que d'une crise économique ou financière. Mais aujourd'hui une autre menace semble se profiler, d'une toute autre nature et prédite en son temps par Malraux : la crise de l'esprit. Et cette possible crise de l'esprit ne pourra se résoudre, ni même se concevoir, avec le niveau de pensée de ceux qui nous y précipitent.
Mais si l'on se laissait aller à imaginer qu'en toute chose, le grand réside dans le petit et le petit dans le grand, on pourrait symboliquement se figurer la libération de l'humanité toute entière à l'image de celle de l'homme, par un retour vers ses origines, du différencié vers l'unité. Et pour mener plus haut le rêve, l'ennéagramme pourrait être une goutte de cette libération. Ou ne pas l'être.

